
Je suis arrivé au Québec par hasard, il y’a déja plus de 24 années. Frais diplômé d’une école d’ingénieurs parisienne, je devais initialement entreprendre une maîtrise en génie à l’université du Maryland. Et puis paff! Ma demande de bourse a été refusée. Ma copine elle, partait faire sa maîtrise à l’université de Montréal, alors j’ai rempli un dossier de candidature pour l’École Polytechnique - merci les accords France-Québec sur les frais de scolarité -, et j’ai suivi le mouvement.
J’avais déjà séjourné quelques semaines au Québec l’années précédente, suite à des amitiés nouées dans les bars de Montparnasse. Le milieu que j’avais connu alors était plutôt
rocker, certainement pas universitaire. La pendule semblait s’être arrêtée au milieu des années 70, çà vivait principalement sur le B.S. et fumait du pot toute la journée. Amusant un moment, mais pas vraiment un projet de vie.
Du pays je connaissais donc peu de chose : quelques chanteurs, trois mots de joual, et des étudiantes délurées. Arrivé à Mirabel un début d’après-midi de fin août avec 100 piasses en poche, j’en investi 40 dans un taxi à destination du département de génie électrique de Polytechnique, ou je me pointais avec ma valise et mon accent pointu. Une secrétaire aussi joviale que grassouillette me dirigea vers le bureau d’un distingué professeur, qui me reçu fort civilement et me posa illico un colle de maths sur les probabilités. Coup de bol, c’était mon bag. Je résolu donc le problème, et le lendemain on me confirma qu’on m’accordait une bourse. Après les tracasseries académiques françaises, cette simplicité était rafraîchissante.
C’est probablement la meilleure affaire que j’ai faite de ma vie, sur le plan professionnel s’entend. En fait, je recommande à toute personne possédant mon genre de profil (diplômé universitaire) de commencer par décrocher une peau d’âne locale,
tusuite. Outre la visibilité du diplôme auprès des employeurs locaux, le réseau de contact est inestimable. Évidemment ce n’est pas pour tout le monde : en tant qu’entrepreneur, ou professionnel dans un domaine en demande (dentaire, pharmacie, sciences infirmières...), je ne crois pas que ce soit nécessaire, sauf requête expresse des ordres professionnels concernés pour complément de formation.
Concernant les ordres justement, la maîtrise canadienne a grandement facilité les choses avec l’Ordre des Ingénieurs du Québec (OIQ) , qui à l’époque se montrait encore plus tatillon qu’aujourd’hui : un couple d’exams, un sourire, un an de paperasses, et c’était dans la poche. Qui disait que la première qualité de l’immigrant, c’est l’humilité? Et bien, çà se simule l’humilité, comme la sincérité. La gentillesse, l’intelligence, ou le courage par contre, çà ne se simule pas, alors apportez-en avec vous.
Ce n’est qu’au bout de deux ans que j’ai commencé à penser à rester. Pas tant pour le Québec que pour Montréal. Jamais je n’aurais envisagé de m’installer en région : joli, mais étouffant, trop semblable socialement à la Bretagne que j’avais quitté; un prêt à penser ou les modes idéologiques les plus farfelues camouflent mal l’absence de repères résultant de l’effondrement du catholicisme. Quand ils sont sûrs d’avoir toujours raison, les granolas se transforment rapidement en Khmers rouges.
Montréal au début des années 80, c’était le métissage, l’irrévérence, l'énergie. Une métropole aux hanches puissantes et à l’allure mal fagotée, ou les cultures se côtoyaient dans un équilibre improbable. Une ville qui se fichait pas mal de sentir le
swing sous ses fringues de chez Ogilvie’s, contemplant avec confiance des perspectives économiques et culturelles qui malheureusement se sont asséchées à mesure qu’elle étaient canalisées - neutralisées? - par les institutions. Mais une ville excitante, à qui on avait envie de faire l’amour au fond des ruelles sombres dans toutes les langues de la terre.
Je dois dire hélas qu’une bonne partie des québécois formidables que j’ai connu à l’époque ont quitté le pays depuis, manière d’éviter l’asphyxie sociale et intellectuelle : Asie, Europe, États-Unis, et même Australie... sauve qui peut? À mon avis c’est surtout le déclin économique de Montréal relativement à ses concurrentes nord-américaines qui explique çà. On le sait, le niveau de vie des canadiens stagne depuis 15 ans. Le Québec, avec son économie étatisée à outrance, n’est probablement pas en tête du peloton des provinces.
Côté professionnel, mes diplômes universitaires canadiens ont payé
big time. À ma sortie de Polytechnique l’économie reprenait sur les
caps de roue, et après un an comme associé de recherche, histoire de publier deux ou trois papiers, j’ai trouvé un poste d’ingénieur dans une grande entreprise de télécommunications. Le choix d’une grande entreprise (versus une PME) était délibéré : d’avantage de
red tape, mais moins de xénophobie, une culture d’entreprise plus ouverte sur l’ailleurs. J’ai toujours travaillé dans cette industrie depuis, à l’exception d’une aventure en Ontario dans le secteur hydro-électrique.
Au niveau social je n’ai pas eu à me plaindre non plus : t’as envie de voir du monde, tu vois du monde, t’as pas envie, on te fout la paix. Mais encore une fois, je parle de Montréal, je n’aurais pas pu survivre en région je crois. Accessibilité, culture, vie sociale, Montréal est accueuillante pour les immigrants.
Pour la qualité de vie c’est plus mitigé, principalement parce que je travaille dans le privé : les heures sont longues, la compétition féroce, çà tire dans tous les coins, et souvent dans le dos. Faut être un peu teigneux, rendre les coups discrètement - après un ou deux bien placés on vous lâche la grappe -, et en même temps ne pas prendre les choses au tragique. Mais je regrette de n’avoir pas passé plus de temps avec mon garçon, c’est sûr (il est né en 1988). D’un autre côté, si ce n’avait été de lui je ne serais peut-être plus ici. Après seize ans de service on m'a remercié comme un malpropre, avec quelques milliers d'autres, mais çà tombait bien avec l'indemmnité de licenciement j'ai pu retourner aux études acquérir le MBA dont je révais... il y'a toujours deux côté à une médaille, s'pas?
Le climat j’ai rien à dire là-dessus. Ben oui l’hiver est long et frette, céçàkéçà. De toute façon je supporte mal la chaleur. Et j'adore le ski de fond.
En ce qui concerne la vie familiale... disons que j’ai eu la bonne idée d’épouser ma copine française, qui est aussi la mère de mon fils, et d’en divorcer gentiment. Çà m’a évité de marier une québécoise et de vivre les galères de certains. Non, rengainez vos flingues les filles, tout ce que je dis c’est que les attentes de beaucoup de québécoises en matière de couple sont tellement... particulières, pour ne pas dire contradictoires, que seuls les hommes québécois peuvent s’y faire à terme. Mon ex a épousé un Québécois et je dois dire que c'est un conjoint modèle. De toute façon le Québec n’est pas un pays pour faire des enfants, c’est une société en constante évolution, un peu
fuckée... c’est çà qui est le fun d'ailleurs, un vrai laboratoire, mais c'est pas toujours reposant.
Pour les services, ils étaient impeccables à l’époque ou je me suis installé, et se sont dégradé régulièrement depuis : résorption des déficits, pelletage de taxes du fédéral au provincial aux municipalités, fonctionnarisation de l’économie... bref, pour pouvoir dépenser de l’argent, il faut commencer par pas écoeurer ceux qui en gagnent et qui payent des impôts. Mais çà au Québec - comme en France d’ailleurs -, c’est un message qui a du mal à passer. Également, ici comme là-bas, on a assisté à un déplacement du rapport de forces du travail vers le profit. Enfin en France çà commence à se sentir depuis quelques années seulement, et apparemment ils sont complètement traumatisés. Il faut ajouter à cela le copinage et la corruption, qui sont des institutions traditionnelles au Québec et au Canada, comme dans la plupart des société coloniales, mais dont les effets deviennent plus visibles du fait du resserrement des paramètres économiques et des tensions politiques qui en résultent.
Pour l’avenir, et bien jusqu’à nouvel ordre j’y suis, j’y reste, de toute façon faut envoyer le marmot à l’université. Après? Personnellement je crois au Canada. J’aime bien la vie au Québec, mais je me sens plus Canadien que Québécois. Le Canada incarne pour moi le rêve du brassage des cultures, à commencer par la française et l’anglaise, auquel j’ai toujours aspiré. Avec des grands parents issus de quatre continents différents, je m’y sens chez moi, de Lunenburg à North-Van. Je suis conscient que le souverainisme québécois revendique également cet agenda, peut-être un peu contraint et forcé, mais à mon avis sans crédibilité, et ce ne sont pas les quelques noirs de service embringués récemment dans la cause qui vont changer çà. Enfin la démocratie c’est la démocratie, et si le Québec décide un jour de se séparer du Canada je lèverais les pieds c’est tout. J’espère qu’ils attendront au moins que Junior ait terminé ses études. Et puis un coucher se soleil sur la côte du Finistère en sirotant un scotch, çà vaut bien une soirée à St-Sauveur des Monts.
Le conseil que je donne est de bien réfléchir. C'est ce que je n'ai pas fait. Mais j'ai eu du pôt!